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25/26 – Cri d’Alarme #10

CRI D’AL«ART»ME # 10

Le plus inquiétant, aujourd’hui, n’est pas seulement ce qui s’effondre. C’est ce que cet effondrement révèle : une société qui s’habitue peu à peu à voir disparaître ses lieux de lien, ses espaces de pensée, ses occasions de rencontre, sans mesurer immédiatement ce qu’elle perd.

Il y a urgence à garder ce qui tient encore les gens debout : ce qui les relie, les rassemble, les aide à comprendre le monde plutôt qu’à le subir. La culture n’est pas un supplément d’âme ni une décoration de temps prospères. Elle est un besoin vital, un bien commun, une condition de démocratie.

Il y a là un danger plus profond qu’une simple fragilisation du secteur culturel : celui d’un délitement silencieux. Il commence par des renoncements budgétaires, des reports, des prudences, des « on verra plus tard ». Puis, peu à peu, les lieux ferment, les artistes s’épuisent, les associations se découragent, les bénévoles se raréfient, les publics s’éloignent, les jeunes n’ont plus accès qu’à ce que le marché leur propose.

Or le marché, lui, ne s’épuise pas. Il avance, occupe l’espace, produit des contenus, des réflexes, des désirs, des dépendances. Il uniformise les imaginaires pendant que les lieux de culture tentent encore d’ouvrir des brèches.

Dans le même temps, les chiffres disent l’indécence du monde : tandis qu’on demande aux services publics, aux artistes, aux écoles, aux communes et aux familles de faire mieux avec moins, les grandes compagnies pétrolières continuent d’engranger des bénéfices vertigineux. Selon Oxfam, six des plus grandes entreprises du secteur des énergies fossiles devraient engranger 2.967 dollars de bénéfices par seconde en 2026, soit une hausse annoncée de 17 %. Par seconde !!!

Il faut prendre la mesure de cette obscénité. Ce n’est pas seulement un chiffre économique. C’est un chiffre politique, moral et culturel. Car pendant que certains accumulent à une vitesse presque inimaginable, d’autres n’ont plus accès aux conditions élémentaires de la dignité : se former, comprendre, se soigner, participer, créer, transmettre, être entendu.

Les inégalités ne sont pas seulement des écarts de revenus. Elles sont aussi des écarts d’accès à la parole, à la confiance, à la beauté, à la représentation, à l’esprit critique et à la possibilité même de se projeter dans l’avenir.

La culture est précisément l’un des lieux où ces écarts peuvent être combattus. Non parce qu’elle réparerait tout, mais parce qu’elle crée les conditions d’une société moins brutale et plus altruiste.

Dans un monde marqué par l’épuisement de la planète, l’accroissement des inégalités et l’illusion d’un progrès confondu avec l’accumulation, les artistes sont indispensables. Non parce qu’ils auraient vocation à donner des leçons, mais parce qu’ils rendent sensible ce que les chiffres seuls ne suffisent plus à faire comprendre. Ils donnent forme à l’invisible, rendent perceptibles les fragilités, les interdépendances, la violence sociale, l’absurdité de nos modèles, mais aussi la possibilité d’un autre rapport au vivant, au temps et aux autres.

C’est peut-être cela, aujourd’hui, le cœur de notre responsabilité au Centre Culturel de Mouscron. Un centre culturel n’est pas un luxe : c’est un outil démocratique. Un lieu où l’on peut croiser quelqu’un que l’on n’aurait jamais rencontré ailleurs. Un lieu où la jeunesse peut prendre confiance dans sa parole. Un lieu où les artistes peuvent chercher, douter, tenter, rater et recommencer. Un lieu où les habitants ne sont pas seulement des usagers ou des publics, mais des personnes capables de regard, de pensée, de désir et d’action.

Après deux ans à la tête du CCM, ce constat devient un cri d’a »lart »me. Déjà le dixième. Et ce chiffre devrait nous inquiéter. Car s’il faut alerter si souvent en si peu de temps, c’est bien que quelque chose se tend dangereusement. Ce n’est pas seulement la fatigue d’une institution ou d’une équipe, c’est le signe que le commun lui-même devient difficile à maintenir.

Or le commun ne se décrète pas. Il se travaille, se cultive, se protège. Il suppose des moyens, du temps, de la confiance. Il suppose de ne pas céder à la seule logique comptable et de reconnaître que l’impact d’un lieu culturel ne se mesure pas uniquement en chiffres de fréquentation, mais aussi en liens créés, en paroles rendues possibles, en consciences éveillées, en solitudes rompues, en imaginaires déplacés.

Mais une culture qui ne dérange plus personne est-elle encore une culture vivante ? Une culture réduite à l’animation est-elle encore capable d’émancipation ? Une culture sommée de plaire est-elle encore capable de penser ?

Il faut donc poser la question franchement : que voulons-nous préserver ?

Une société où les plus puissants continuent d’accumuler pendant que les lieux du commun s’appauvrissent ? Une société où l’école reproduit les inégalités, où l’accès aux savoirs, aux œuvres et aux pratiques artistiques reste profondément inégal ? Une société où la culture est tolérée tant qu’elle divertit, mais suspecte lorsqu’elle questionne ?

Ou voulons-nous défendre ce qui peut encore faire monde ?

Oui, cela peut sembler utopique. Mais l’utopie n’est pas une fuite : elle est une direction. Elle nous empêche de confondre réalisme et renoncement. Elle nous rappelle que le monde tel qu’il va n’est pas le seul monde possible.

Il y a urgence, donc : urgence à soutenir les artistes comme des travailleurs essentiels de notre capacité collective à sentir et à penser ; Urgence à défendre l’accès de toutes et tous à la culture, parce que l’inégalité culturelle nourrit toutes les autres ; Urgence à protéger la liberté de création, parce qu’une société qui a peur de ses artistes a déjà peur de sa propre démocratie ; Urgence à faire du Centre Culturel un lieu ouvert, exigeant, hospitalier, traversé par les habitants, les conflits du monde, les jeunesses, les fragilités, les colères et les espérances.

La culture ne sauvera pas le monde à elle seule. Mais sans elle, nous risquons de ne même plus savoir pourquoi il faut le sauver.

Garder la culture, ce n’est donc pas défendre un secteur parmi d’autres. C’est défendre la possibilité même d’une société consciente d’elle-même.

Dans un temps où les riches s’enrichissent toujours plus, où la planète se fatigue, où les inégalités se creusent, où les discours se durcissent, où les censures avancent parfois masquées et où les liens se fragilisent, il nous faut garder l’essentiel : ce qui tient les gens, ce qui les unit, ce qui les relie, ce qui les rend capables de regarder le monde en face.

Prendre conscience, c’est déjà un début.
Mais désormais, il faut aussi agir.

 

 

Florence Cartelet-Avon

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