La culture aux temps de la guerre
par Nassib El Husseini
Nous sommes tombés sur cette tribune et il nous a semblé important de vous la partager.
Quand le monde vacille, quand les conflits se rapprochent et que l’horizon se trouble, une question revient : quelle place pour la culture en temps de guerre ? Faut-il suspendre les œuvres, attendre que la tempête passe ? Ou continuer à créer, à penser, à rassembler ?
Dans cette tribune, Nassib El-Husseini rappelle que la culture traverse les crises sans jamais renoncer à ce qui la fonde : le désir de comprendre le monde, de relier les êtres, de maintenir vivante la possibilité d’un avenir.
Entre les lumières des arts et les ténèbres de la guerre, il reste ce choix simple et obstiné : continuer.
Nous vous invitons à découvrir ce texte.
La culture aux temps de la guerre
Une des choses les plus ardues dans un spectacle est de choisir un titre. Merci à Marquez de m’avoir inspiré ici : l’amour et la culture ne sont jamais bien loin. Pour la culture et son monde, artistes, artisans et gestionnaires, il y a l’amour des œuvres, de leurs messages, celui de l’équipe, des mécènes, des spectateurs. L’amour du processus menant à la naissance d’une œuvre, à sa rencontre avec le public d’ici et d’ailleurs.
Doit-on mettre cela en veilleuse en attendant qu’une guerre passe ?
La résilience du milieu répond à un besoin viscéral, l’appel d’une passion. Mais au-delà de la passion, il y a le métier. Un volcan entre en éruption, les vols sont perturbés, c’est la nature qui parle et on fait avec. Les crises diplomatiques ferment des portes, d’autres s’ouvrent. Les gouvernements changent, le soutien à la culture vacille, la censure n’est pas loin, on résiste et revendique. Une pandémie se déclare, la solidarité s’impose. L’empreinte écologique constitue un enjeu existentiel, on se questionne on agit.
Mais une guerre ?
L’embrasement tragique actuel touchant de multiples pays, à partir de son épicentre en Iran, dessine un arc de feu régional qui se propage rapidement jusqu’au large du Sri Lanka et au-delà. Le chaos et le risque de guerres civiles pointent leur troublant visage, le bras de fer pour et contre est tributaire des intérêts et des rapports de forces. Un apaisement est-il en vue ? Un dénouement rapide ? Un enlisement dans la durée impliquant des campagnes terrestres opposant pays, ethnies, religions voire confessions divisant une même religion ? Le jeu est ouvert et ses conséquences dramatiques.
Pour l’industrie culturelle, dans l’immédiat, il y a le devoir d’agir. Rapatriements sécuritaires des collègues en premier lieu. Du cargo par la suite. Évaluation du coût immédiat de l’opération suivie de l’impact à court terme. À moyen terme, il faut calculer la perte d’opportunité, le coût du développement des affaires à refaire en continu dans un le terrain de jeu rétréci comme peau de chagrin avec la multiplication des guerres, soutenir le coût fixe et le maintien des équipes, évaluer l’impact de la flambée des coûts de l’énergie, du transport donc, est à l’ordre du jour. Annuler ou maintenir des tournées ? Des créations ?
Des questions, somme toute, que se pose tout autre individu, groupe ou entreprise. Le commun des mortels que nous sommes. Les chevilles ouvrières qui bâtissent sans cesse là où la destruction est reine.
Devrait-on se justifier à vouloir s’occuper du quotidien, à penser le futur de la saison prochaine? On se lève le matin et on se met au travail alors que nos yeux et nos cœurs se tournent vers l’autre théâtre, celui des opérations militaires et ses victimes. Ses souffrances.
« The show must go on » dit l’adage dans la langue de Shakespeare.
Le repli sur soi n’est pas une option, l’ouverture vers le monde est une nécessité. Entre les lumières des arts et des lettres et les ténèbres des guerres, le choix coule de source.
Rendez-vous dans un théâtre proche de chez-vous.
NASSIB EL HUSSEINI, Ph.D, C.Q., C.M.
Nassib El-Husseini est Président Directeur Général des 7 doigts de la main. Politologue de formation, auteur de « L’Occident imaginaire » aux Presses de l’Université du Québec et siège sur les conseils d’administration de plusieurs organismes d’ici et d’ailleurs.
© Marc Riboud, La Jeune Fille à la fleur, 1967 (photographie conservée au Centre Pompidou, inv. AM 2014-130)