CRI D’AL«ART»ME #11
Rester ouverts
Face aux mesures d’austérité annoncées par les Gouvernements wallon et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, face aux incertitudes qui entourent la réforme APE et aux économies budgétaires qui s’annoncent, nous voulons exprimer notre profonde inquiétude.
Ce qui vacille aujourd’hui, ce sont précisément des secteurs qui, jusqu’il y a peu encore, constituaient des vecteurs essentiels d’équité. La culture, l’enseignement, les soins de santé, l’aide sociale, l’éducation permanente, le monde associatif : tous contribuent à réduire les inégalités, à renforcer les solidarités et à permettre à chacun et chacune de trouver sa place dans la société.
Aujourd’hui, ces secteurs atteignent un point de rupture. Les signaux d’alerte se multiplient. Des compagnies disparaissent, des centres culturels sont fragilisés, des écoles, des associations et des services essentiels peinent à répondre à des besoins toujours plus importants avec des moyens toujours plus contraints.
Nous soutenons pleinement les mobilisations en cours et à venir. Nous partageons l’alerte portée par le secteur à profit social, les fédérations d’employeurs, l’UNIPSO, la CESSoC et les organisations syndicales. Car ce qui est menacé dépasse largement la question budgétaire. Ce sont des lieux, des équipes, des métiers, mais aussi des espaces de lien, de réflexion et de participation démocratique.
Nous n’avons jamais refusé le débat sur la gestion des moyens publics. Nous demandons simplement qu’il soit mené avec justice et équité. L’effort collectif ne peut pas peser d’abord sur celles et ceux qui soignent, accompagnent, éduquent, accueillent, créent du lien et permettent à la démocratie de vivre au quotidien.
La culture et l’éducation permanente ne sont pas des dépenses accessoires, elles sont des outils d’émancipation.
À travers ses valeurs profondément humanistes, son ancrage dans les réalités sociales et sa capacité à faire dialoguer des expériences diverses, l’éducation permanente permet aux citoyennes et aux citoyens de comprendre le monde dans lequel ils vivent, d’interroger ses contradictions et de participer pleinement à la vie collective.
Dans une époque traversée par les crises, les inégalités, les replis identitaires et la montée des logiques marchandes, nous avons plus que jamais besoin de lieux où les questions de société peuvent être exprimées, analysées et débattues. Car les défis auxquels nous faisons face ne sont pas uniquement économiques ou politiques ; ils concernent aussi le sens que nous donnons à la vie en commun.
Une société démocratique est une société qui choisit de traiter ses contradictions par la parole, l’analyse, la confrontation des idées et la délibération plutôt que par le silence, la résignation ou la violence. Les théâtres, les centres culturels, les associations, les
écoles et les lieux de rencontre participent pleinement à ce travail démocratique. Ils créent les conditions de la réflexion collective et de l’exercice des droits culturels.
C’est pourquoi nous nous reconnaissons dans cette mobilisation.
Pour autant, nous avons choisi de ne pas faire grève ce jour-là. Non par désaccord. Non par indifférence. Mais parce que fermer les théâtres et suspendre la rencontre, c’est aussi donner à voir ce que ces politiques risquent de produire durablement : des lieux fermés, des voix réduites au silence, des espaces de débat et de création qui disparaissent progressivement.
Notre manière de nous mobiliser sera donc de rester ouverts.
Ouverts pour rappeler que les théâtres sont des lieux de démocratie, d’émancipation et de rencontre.
Ouverts pour défendre l’éducation permanente, la création artistique, le débat d’idées et tout ce qui contribue à faire société.
Nous refusons que la culture, le soin, l’éducation et la solidarité deviennent des variables d’ajustement budgétaire. Les économies annoncées touchent ce qui rassemble, ce qui relie, ce qui permet de comprendre le monde et d’agir sur lui.
Nous lançons donc aujourd’hui ENCORE une alerte.
Il est encore temps d’entendre ce qui se dit dans nos secteurs. Il est encore temps de mesurer les conséquences humaines, sociales et démocratiques des choix qui sont posés. Il est encore temps de préserver les outils qui permettent à notre société de rester plus juste, plus solidaire et plus vivable.
Car demain, il sera peut-être trop tard. Trop tard pour sauver des équipes démantelées. Trop tard pour rouvrir des lieux fermés. Trop tard pour réparer les liens fragilisés.
Nous serons donc solidaires des mobilisations.
Et nous resterons ouverts.
Parce que notre choix n’est pas un retrait de la mobilisation, c’est une autre manière de la faire vivre.
Florence Cartelet-Avon
Illustration mauvaisprofil